• Grégoire Guillemin

Les 7 raisons qui expliquent pourquoi les journalistes « ont mauvaise presse »


Le métier de journaliste est régulièrement critiqué avec plus ou moins de véhémence par les citoyens. Jugés partisans, éloignés des préoccupations des Français, les journalistes, à l’image des personnalités politiques, ont mauvaise presse. 


Dans le dernier baromètre 2020 de confiance dans les médias réalisé chaque année par Kantar pour le journal La Croix, l’intérêt des Français pour l’information est au plus bas : 71% des Français n’ont pas le sentiment que les médias rendent « mieux et davantage compte » de leurs préoccupations. 


Comment expliquer les raisons d’une telle situation ? Quelles causes profondes conduisent une large part des citoyens à contester le discours des journalistes ? Ces derniers sont-ils vraiment responsables ?


La concentration des médias aux mains de quelques grandes fortunes



Le Monde diplomatique & Acrimed

C’est une critique très répandue lorsque l’on parle des médias. Ces derniers sont concentrés dans les mains de quelques fortunes. Dans l’histoire de la presse, les médias d’opinions et de masses ont, notamment au XIXe siècle, très régulièrement été financés par de grands industriels. 


Le paysage médiatique se recompose continuellement autour d’industriels (Bolloré, Dassault, Largardère) et de magnats des télécoms (Drahi, Niel, Bouygues) qui pratiquent le cross-ownership, c’est-à-dire la possession en même temps de différents types de médias : journaux, radios, chaines de télévision. Ces possessions posent la question de l’indépendance des rédactions et des journalistes sur l’actualité, et plus largement la question de la démocratie : quelles influences économique et politique ces grandes fortunes entendent-elles jouer ? La défense de leurs intérêts ?


Les journaux constituent aussi un outil d’optimisation fiscale : une activité déficitaire comme la presse permet de diminuer le résultat consolidé et donc le montant de l’impôt sur les sociétés. « Le groupe SFR Presse de Patrick Drahi vend désormais des abonnements de téléphonie mobile en appliquant la TVA d’un distributeur de journaux, c’est à dire 2,1% au lieu de 20%, sur les deux tiers de la facture de l’abonné » explique la journaliste Sophie Eustache dans son livre Bâtonner, comment l’argent détruit le journalisme


« Engager » plutôt qu’informer


« L’engagement » est un terme numérique qui s’applique principalement aux sites web d’information et aux réseaux sociaux dont l’existence dépend de la publicité. Afin d’accroitre les recettes publicitaires, les sites web d’information sont tenus d’augmenter la cadence de publication pour élargir l’inventaire disponible. L’inventaire désigne l’ensemble des espaces disponibles à un moment donné pour une période donnée. Ouvrir l’inventaire consiste donc à publier davantage pour accroitre les espaces publicitaires. La conséquence directe est donc de faire l’actualité plutôt que la suivre. 


Des start-up comme Konbini ou Melty ont construit leur modèle économique sur la fabrication de « contenus sponsorisés » (ou publi-reportable, un contenu éditorial rédigé sous forme d’un réel reportage consacré à une marque, une entreprise, un produit ou un procédé de fabrication) et d’articles d’info-divertissement standardisés. Ils sont spécialisés dans la conception de contenus adaptés aux réseaux sociaux et les moteurs de recherche. Dans ces médias, la publicité ne sert plus à financer l’information, elle se transforme en information.


Dans leurs articles, le mot se transforme automatiquement en lien. Quand le lecteur passe la souris dessus, une petite fenêtre s’ouvre … sur le site d’une marque, d’une entreprise. Comme souvent, les médias américains ont servi de laboratoire. Le site du magazine Forbes a inauguré ce procédé publicitaire en 2011.


Les recettes publicitaires : une affaire d’algorithme 


Engranger des recettes publicitaires en particulier à l’heure du web, c’est s’assurer une bonne visibilité sur les principales plateformes numériques et donc maitriser le fonctionnement des algorithmes. En 2015, le changement de l’algorithme du réseau social Facebook fait chuter le trafic des principaux sites d’information de 32% précise la journaliste Sophie Eustache, soit une baisse de recette publicitaire importante.


Les algorithmes des grandes plateformes imposent le rythme et les horaires de publication de manière à accroitre la visibilité des contenus, la façon d’écrire et de titrer les textes par le référencement des mots-clefs ; ils orientent le choix et la hiérarchie des sujets. Google est ainsi devenu peu à peu le véritable rédacteur en chef de tous les journaux, en particulier dans les services web.


Le développement d’internet a permis l’éclosion de pure players (entreprise qui exerce une activité uniquement sur internet, notamment à l’image des sites web d’information sans édition papier) comme Rue89, Huffington Post, Slate, ou Mediapart. Ce dernier est le seul a faire le pari de l’information payante par abonnement, les autres financent leur gratuité en hébergeant de la publicité, ce qui les rend tributaire des algorithmes développés dans la Silicon Valley.


De ce fait, l’audience devient un objectif obsessionnel et conduit à la baisse qualitative des articles et à l’apparition de sujets dérisoires et du « clic-friendly », un contenu web destiné exclusivement à attirer un maximum d’internaute pour générer des recettes publicitaires. Melty a développé ses propres outils pour scruter en temps réel les « tendances » des moteurs de recherche et des réseaux sociaux afin de créer des articles d’actualités de toute pièce. L’audience dépend davantage de l’algorithme qui met alors en avant un certain type d’article.


La pluralité des médias a entrainé la concurrence et l’uniformisation 


Loin de favoriser le pluralisme, la multiplicité des chaines, journaux, a renforcé la concurrence, les contraintes d’immédiateté, et modifié la hiérarchie de l’information, à l’image de l’Agence France Presse amenée à multiplier les « alertes » pour maximiser les reprises de ses dépêches. Il faut être le premier à « sortir l’information », notamment sur internet, puis à l’actualiser (ajuster, développer) dès confirmation de la source et d’éventuelles réactions. Cette concurrence féroce contraint les médias à scruter l’activité des autres médias et les amènent finalement à traiter les mêmes sujets.


Les travaux des chercheurs Julia Cagé, Marie-Luce Viaud et Nicolas Hervé ont démontré que sur 2,5 millions d’articles sur les sites de 86 médias généralistes (dont 73% provenaient de journaux papier) 64% des publications reprenaient tout ou partie de textes déjà publiés ailleurs, sans jamais citer la source originelle. Par exemple, le samedi 28 février 2015, l’agence annonçait la mort de Martin Bouygues, information aussitôt bourdonné par une nuée de journaux … Et démentie quelques heures plus tard. 


Le bâtonnage est une pratique qui consiste à réécrire de manière intensive les dépêches produites par les agences de presse. Cette pratique a déresponsabilisés les organes de presse, rejetant l’ensemble de la faute sur les agences de presse quant à la vérification des sources.


Les deskeurs, ces journalistes de bureau


Dans l’opinion, il est fréquent d’assimiler le rejet de la parole et du travail journalistique à la figure omniprésente de l’éditorialiste, cet expert politico-médiatique visible sur la plupart des chaines d’informations. Mais la réalité du journalisme, en dehors de ces quelques figures médiatiques, c’est aussi le travail des deskeurs, ces fourmis de l’information contraintes par un système économique concurrentiel à la paupérisation. 


Les deskeurs sont des journalistes assignés à un bureau qui produisent du contenu sans discontinuer. Ils remanient notamment des dépêches de l’Agence France Presse. Ils apparaissent dans les années 2000 avec l’essor des nouvelles technologies, combiné à la crise économique. Ils ont pour tâche de publier six à sept contenus par jour allant jusqu’à faire des contenus sur d’autres contenus, par exemple retranscrire les interviews diffusés à l’antenne ou provenant d’une autre chaîne. 


Un rédacteur web consacre en moyenne 30 minutes à l’écriture d’un article ; un journaliste du titre papier jusqu’à une journée. Les deskeurs ont tendance à reprendre des informations déjà publiées ailleurs sans avoir le temps de vérifier ou d’élargir le sujet. De peur de passer à côté d’une information, ils tamisent à l’aide d’alertes Google, de flux RSS, de newsletters et de communiqués de presse la coulée incessante des données. 


Selon certains chercheurs, la fonction des deskeurs tendrait à être remplacer par l’intelligence artificielle. La revue américaine Forbes utilise depuis plusieurs années la technologie de la société Narrative Science qui permet à des robots de générer automatiquement des articles en ligne sur les résultats financiers des grandes firmes. En 2014, lors des élections municipales, le site Le Monde a publié 36 000 articles rédigés en temps réel par des logiciels. Cette pratique a été reconduite pour les élections municipales de 2020. Les robots remplissaient des textes pré-écrits en collectant les résultats des bureaux de vote.


Les formats courts d’informations conduisent naturellement à la simplification et au conditionnement


Le journalisme, à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, se caractérise par une langue appauvrie, peu de mots employés de manière à être compris du plus grand nombre. Un journal télévisé utilise par exemple entre 1 500 à 3 000 mots, ponctué de phrases toutes faites et parfois sans nuances. Cela s’explique par des contraintes de temps également, dans un temps imparti, il devient nécessaire d’être synthétique ce qui tend à la simplification voire à la caricature sur un certain nombre de sujets. A l’image des flash info à la radio où en trois minutes il faut résumer l’information nationale voire internationale. Comment être exhaustif dans de telles conditions ? C’est impossible. 


Par ailleurs, une évidence : les termes employés ne sont pas neutres, il peuvent être employés inconsciemment certes, mais ils expriment une orientation, un conditionnement du discours. En économie par exemple, certains parleront de « charges sociales » plutôt que de « cotisations sociales », de « plan social » plutôt que de « licenciement collectif ». De même, lors d’un mouvement de grève, certains évoqueront la volonté des grévistes de « prendre en otage » les citoyens, les utilisateurs alors que le droit de grève, est un droit fondamental.


Enfin, un dernier exemple contemporain, la notion de dérapage qui peut s’appliquer à différentes thématiques. « Un tel a dérapé en affirmant que … ». Le dérapage suppose un cadre de pensé défini et accepté de tous (s’agit-il de la loi ? S’agit-il de valeurs ? S’agit-il de morale ?) alors même que la liberté d’expression et de pensée sont des droits fondamentaux. 


Le Fact-checking  : la quête du vrai pour reconquérir le citoyen ?


Le Fact-checking apparaît dans les années 2000 et se développe dans les années 2010 notamment dans certains journaux comme Le Monde (Décodex) ou Libération (Checknews). Il s’agit alors de vérifier les propos publics des personnalités faisant l’opinion, des responsables politiques, syndicaux, etc … Dans une décennie où le phénomène des Fake news (fausses informations diffusées délibérément pour tromper) est omniprésent, accentué par les technologies de l’époque (les Fake news ont en tant que telles toujours été présentes dans la vie politique), le fact-checking apparait comme l’étendard moderne d’un journalisme protecteur des valeurs démocratiques.


Il ne s’agit pas de démonter une argumentation à l’image des journalistes politiques, mais de démonter un propos, un chiffre, une donnée. En cela, cette approche concrète est à séparer de l’analyse politique. Elle est toutefois à analyser avec distance car personne n’est à l’abris de la diffusion de Fake news … pas même les médias eux-mêmes. Dans les colonnes de grands journaux, des campagnes de désinformation se sont tenues dans des contextes particuliers, de propagande militaire par exemple, à l’image des faux charniers de Timisoara en Roumanie en 1989. La vigilance est donc toujours de mise pour tout citoyen éclairé.


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